CMJ n°7 - INTRODUCTION

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INTRODUCTION

MAX JACOB hors frontières

Antonio RODRIGUEZ

 

1917-2007. Nous célébrons cette année le quatre-vingt-dixième anniversaire de la publication du Cornet à dés, un des ouvrages les plus connus de Max Jacob et un des plus intrigants pour les spécialistes ou les amateurs de poésie moderne. Ce recueil offre en effet toutes les caractéristiques d’un ensemble inassimilable, en perpétuelle tension, qui perturbe les catégories littéraires habituelles. C’est une somme de paradoxes et de mouvements, qui suscitent la curiosité, agacent parfois et provoquent aussi l’émotion. Mais rarement cette œuvre se donne de manière immédiate ; elle nécessite une maturation de la lecture avec de nombreuses reprises : « Je veux que vous [me] lisiez non pas longtemps, mais souvent. »(1) Le Cornet à dés n’est sans doute pas fait pour des gens pressés ni pour ceux qui aiment voir confirmer leurs attentes en matière de poésie. Car son statut de « classique inclassable » est à la fois une source d’attirance, de surprise, parfois de déception, et aussi de fidélisation d’un lectorat qui aime qu’on le déroute et qu’on lui donne du nouveau, toujours du nouveau. Il est dès lors commun, dans un parcours de lecteur, de revenir régulièrement sur cette œuvre, qui est par sa résistance même un extraordinaire espace de jeu poétique. Les critiques universitaires et les historiens de la littérature ont eu tendance à ne garder de ce recueil que la préface de 1916 avec sa rhétorique d’avant-garde, sa conception du style, sa volonté d’établir un genre du poème en prose, et une sensation d’étrangeté irréductible lors de l’approche des poèmes, difficiles à classer. Aussi ce volume a-t-il souvent été mentionné mais finalement assez peu étudié, car il met à mal les genres littéraires, et surtout une idée unitaire de la poésie qui, malgré tout, est active encore aujourd’hui. En cela, il est marquant de constater que Le Cornet à dés n’est pas seulement un « coup » lié à une époque pour marquer le champ littéraire, mais qu’il a en lui une part suffisamment puissante de résistance à l’assimilation pour que des générations de lecteurs se confrontent sans cesse à lui en étant dérangés dans leur confort de compréhension. « J’ai toujours fait du poème en prose ou moitié prose », écrit Max Jacob dans sa préface de 1943(2), mêlant aussitôt la tenue par l’adverbe « toujours », qui assure une identité continue de la démarche, et cette « moitié » de prose – qu’estce qu’un poème en moitié prose ? – qui marque l’incertitude, le mouvement. Il y a dans cette perspective une volonté de maîtriser sans le combler ce qui ne tient pas, ce qui déborde, ce qui est de l’ordre de l’inconnu, de l’irreprésentable. D’aucuns évoqueront l’inconscient, d’autres la spiritualité, mais il est certain que Max Jacob mène un travail sans concessions sur des parts mystérieuses de l’existence qui peuvent tantôt mener à l’effondrement, tantôt à des formes de salut. Mais, de cela, le lecteur ne semble en prendre conscience qu’une fois les premières impressions dépassées. C’est pourquoi il est crucial non seulement d’inviter les gens à entrer dans cette œuvre, mais aussi de les accompagner au seuil de leur propre compréhension, ce qui est un des enjeux de tout acte critique.

De nombreuses choses ont été dites ou écrites sur Le Cornet à dés, mais il y a encore beaucoup à envisager pour que la puissance de cette œuvre prenne sa pleine reconnaissance. Ne devrions-nous pas chercher à davantage observer la possibilité de rassemblement de ce recueil, par-delà ses mouvements, dans une construction du sujet qui ne tienne pas à l’expression immédiate, mais à une construction différée et plus globale de soi (dans ses contradictions, dans ses facettes) ? En cela, ce volume offre certainement une exploration poétique particulièrement impressionnante des monuments de l’angoisse et des persécutions de la culpabilité, en résonance avec une atmosphère de guerre qui enlevait les vies et épuisait les forces sans réelle justification. Voilà un recueil qui débutant par une volonté féroce de théorie esthétique se poursuit dans les premières dizaines de pages par des poèmes anxieux sur la guerre, des parodies ratées (caricaturant alors un genre à la mode à l’époque), des séries de textes intitulés « poème » qui pourraient gravement nuire à une poésie idéalisée par des notions de pureté. Car la « modernité » voulue par l’ensemble de ce recueil n’est pas celle de la fixité des lois et de leurs mises en pratique par les textes, mais au contraire une co-existence de facettes qui mène à un continuum d’ironie : « Je me déclare mondial, ovipare, girafe, altéré, sinophobe et hémisphérique. Je m’abreuve aux sources de l’atmosphère qui rit concentriquement et pète de mon incertitude. »(3) Désir du monde et perte inquiétante de contrôle, maîtrise de soi et doute permanent conduisent à une ironie grinçante qui interroge une profondeur dans l’existence. Cela démontrerait notamment que l’ensemble Cornet à dés n’est pas un espace ludique sans portée, mais qu’il y a une mise en place voulue des failles dans la construction du sujet moderne, de la réalité comme de la littérature, avec l’angoisse, le sentiment de faute et le rire parfois désespéré que cette puissance implique. Outre l’aspect dérangeant de ce volume de 1917, il se pourrait que ce soit cette recherche qui pousse encore des lecteurs à vouloir toujours plus interroger cette œuvre et la vie qui lui est parallèle. Sans doute est-ce aussi la richesse de cette œuvre qui la conduit à traverser les frontières par des reconnaissances internationales importantes.

Ce numéro des Cahiers Max Jacob est avant tout consacré au passage d’une frontière, celle des Pyrénées, avec le deuxième voyage de l’auteur en Espagne en 1926. Ce dossier dirigé par le professeur Marie-Claire Durand Guiziou de l’université de Las Palmas aux Canaries vient compléter les travaux récents sur le voyage en Italie, qui abordaient un aspect peu connu de l’œuvre jacobienne. Plus d’une centaine de pages balisent ainsi les enjeux de ce séjour, les rapports de Max Jacob avec des auteurs espagnols comme Bergamín ou Foix. Ponctué par la publication renouvelée de deux textes rares, « Le carnet de voyage en Espagne » et le manuscrit retrouvé de « Vrai sens de la religion catholique », ce numéro se compose d’une diversité de sources pour ressaisir les liens complexes de cet auteur avec le pays de Pablo Picasso, Juan Gris et de bon nombre de ses amis. Après la parution dans le numéro précédent du manuscrit du « journal de guerre », il nous a paru bon de faire aboutir dans les meilleurs délais un dossier éclairant ce parcours de Jacob dans les terres ibériques. Outre ce dossier spécial, nous retrouvons également des rubriques courantes, avec une étude sur les liens entretenus avec Jean Follain, une série de comptes rendus sur des études récentes et une réflexion sur la place de Max Jacob au cinéma. Nous remercions bien évidemment les différents partenaires, institutionnels et privés, qui assurent la pérennité de cette publication annuelle. Nous souhaitons désormais que ce volume 7 apporte un éclairage nouveau sur une partie de l’œuvre et de la vie de Jacob en donnant, en plus de nombreuses informations, du plaisir au lecteur.


NOTES

1 — JACOB Max, « Préface de 1916 », Le Cornet à dés, Paris, Gallimard (Poésie), 1988, p. 20.

2 — JACOB Max, « Petit historique du Cornet à dés », ibidem, p. 16.

3 — JACOB Max, « Le coq et la perle », op. cit., p. 54.


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Édités par l’association des Amis de Max Jacob, LES CAHIERS MAX JACOB — revue annuelle — sont publiés avec le concours du Ministère de la Culture et de la Communication-DRAC Centre, du Conseil Général du Loiret, de  la ville d’Orléans et de Quimper, de la Communauté de Communes Val d’Or-Forêt et du Centre National du Livre.

Les Cahiers Max Jacob sont présents chaque année, en octobre,  au Salon de la revue organisé par ENT’REVUES (espace des Blancs-Manteaux à Paris) grâce à l’aide de Livre Au Centre, agence régionale pour le livre en région Centre.